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L’enfant et le deuil

Malgré tout l’amour dont nous entourons nos enfants, l’attention que nous leur portons, et notre souhait de les préserver… Il arrivera un jour où ils rencontreront le deuil ou la maladie.

Je me souviens que ma première expérience de la mort, bien qu’indirecte, fut traumatisante. J’avais 6 ans, et une amie est arrivée à l’école en m’annonçant que sa maman ne s’était pas réveillée et qu’elle était morte. Elle avait eu des maux de tête, s’était allongée et avait fait une rupture d’anévrisme. J’avais crains pendant des semaines que ma mère ne se réveille plus jamais. Il est probable que l’intensité de mon questionnement et de mes doutes viennent du fait que je souhaite épargner cette inquiétude à mes petits.

Mon aîné a eu sa première expérience du deuil à 3 ans – d’une manière particulière : la mort d’un animal. Certains d’entre vous riront peut-être, mais à l’échelle d’un enfant (hypersensible, qui plus est), cela peut être très douloureux. J’avais de la peine, mon père également : nous lui avons expliqué qu’Una était très vieille, que son corps ne fonctionnait plus très bien et qu’elle était morte. Pour essayer de trouver les mots, mon père a parlé du paradis des chiens et du fait qu’elle se sentait mieux maintenant.

Et je me suis interrogée, moi, non croyante, sur comment je voulais expliquer la mort à mon fils. Je ne voulais certes pas lui dépendre une cruelle réalité de mort définitive sans “après”, ni pour autant lui peindre un doux rêve de nuages en forme d’os et de rivières de croquettes.

Nous avions alors opté, avec mon conjoint, pour ce qui nous semblait être un intermédiaire : Una était morte, nous ne la reverrions plus courir dans le jardin pour nous accueillir, mais tous les bons moments passés avec elle était inscrits dans nos coeurs et nous le l’oublierions jamais. Son corps était mort, posé dans la terre, mais elle ne disparaîtrait jamais vraiment car nous l’aimions encore.

Un an et demi plus tard, ma grand-mère est décédée. Antoine ne l’avait pas revue depuis quelques temps mais gardait un souvenir très net de sa grand-mamie. L’intensité de ma peine était forte, j’aimais profondément ma mamie. Son décès avait été relativement soudain, et nous n’avions pas vraiment pu en parler progressivement aux enfants. Malgré mes efforts pour me préserver – et préserver mon bébé, j’étais alors enceinte de 2 mois, et ma famille – je n’ai pas du tout réussi à mettre de côté mes émotions pour épargner de la peine à mes enfants. Nous avons alors longuement discuté de grand-mamie, du fait qu’elle était vieille et avait eu une très belle vie. J’ai parlé de l’enterrement, de ce qui se passait, des gens qui allaient sûrement pleurer et du corps de mamie qui allait être posé sous la terre. Antoine a évoqué l’idée de m’accompagner aux obsèques, mais nous lui avons expliqué, avec mon conjoint, qu’il se sentirait mieux à lui dire au revoir de loin, de coeur à coeur.

Les mois ont passé et nous parlions de grand-mamie de manière ponctuelle. Mon grand-père, maintenant veuf et âgé de 93 ans, est allé vivre chez mes parents. Nous évoquions de temps en temps avec les enfants sa santé fragile. Un début de grossesse difficile nous empêcha de nous déplacer jusqu’à Toulon, où vit ma famille, et de profiter des fêtes de fin d’année avec mon grand-père.

Puis au mois de mai, la maîtresse nous donne un “cahier des émotions” rempli par les enfants : ils devaient dicter à l’ATSEM puis dessiner les choses qui les rendent heureux, tristes et en colère. Et mon fils de 5 ans et demi, avec son grand coeur sensible, avait dit “ce qui me rend triste, c’est de penser à ma grand-mamie qui est morte”. Le dessin à côté représentait son visage couvert de larmes. J’avoue, ça m’a perturbé. Je me suis demandée si nous avions bien géré les choses, si nous en avions assez rediscuté, s’il y pensait avec peine sans oser l’évoquer avec nous. Quand j’ai ré-abordé le sujet, sous prétexte de feuilleter le cahier des émotions avec lui, il n’a semblé ni perturbé, ni mal à l’aise “Oui maman, ça me rend triste de penser à Grand-Mamie, elle me manque”. Une réaction somme tout assez saine…

Quelques jours plus tard, nous allions chez mes parents rendre visite à Grand-Papi : affaibli, absolument pas remis de son deuil mais en pleine possession de ses capacités. Ai-je bien fait de demander à Antoine de ne pas trop évoquer Grand-Mamie devant Grand-Papi? Il a semblé avoir compris que Grand-Mamie nous manquait beaucoup, mais qu’elle manquait énormément à Grand-Papi, que c’était son amoureuse et qu’il était triste qu’elle ne soit plus là.

Cette semaine s’est bien déroulée : mes enfants n’ont pas semblé être affectés ou inquiets de l’état de forme défaillant de mon grand-père, qui a pu malgré sa faiblesse rire et discuter avec les garçons… et prendre ma fille, son 6ème arrière-petit-enfant dans ses bras.

Et puis les choses se sont rapidement dégradées. Il est décédé 5 semaines après notre départ. Quand j’ai appris la nouvelle ce matin-là, je n’ai pas voulu en parler immédiatement aux enfants. J’ai essayé de chercher les mots. Dans la voiture pour aller à l’école le matin, j’ai parlé de grand-papi, des bons moments qu’on n’avait passés quelques semaines auparavant, et du fait qu’il était fatigué et très vieux, et qu’un jour prochain il allait sûrement mourir. Qu’il avait vécu une vie d’aventurier, qu’il avait été très heureux mais que son corps de fonctionnait plus bien. Antoine m’a dit qu’il savait , Charles n’a pas trop réagi.

Et le soir nous leur avons annoncé. Nous leur avons rappelé les blagues que faisaient Grand-Papi et les bons moments partagés, et insisté sur le fait que c’était ça dont il fallait se rappeler. Antoine a encore une fois souhaité m’accompagner à l’enterrement, mais j’ai refusé. Refusé que mon fils, une éponge d’émotions, soit baigné dans une ambiance de larmes et de deuil. Margaux, 4 mois, était avec moi, par la force des choses, allaitement oblige et mode de garde obligent. En rentrant, j’ai raconté à Antoine qu’un oncle m’avait donné une fleur à poser de la part d’Antoine, Charles et Margaux sur la tombe de Grand-Papi. Il m’a répondu simplement “Mais la fleur va fâner maman”. Inexplicablement, ces quelques mots m’ont bouleversés. Le lendemain, il a tenu à dire à ma mère que son Grand Papi allait lui manquer… Mais qu’il fallait garder dans nos coeurs les beaux moments avec lui !

Maintenant que Cécile et moi partageons des tranches de vie avec ce blog, je m’interroge sur la gestion du deuil et de la maladie. Fait-on comme il faut? Je ne pense toutefois pas qu’il y ait une solution parfaite. Probablement qu’il existe une posture et un dialogue adaptés à chaque enfant. Mais certains des mots / des expressions / des choix d’explications ne risquent-ils pas de les marquer? De les angoisser? Voire de leur faire craindre la mort? En vrac, je vous décharge sous le nez toutes les craintes qui m’habitent à ce sujet :

– Expliquer la mort et le processus de deuil à des enfants, est-ce plus difficile quand nous ne sommes pas croyants? Ou du moins plus définitif, donc plus angoissant?

– Ai-je bien fait de refuser à mon fils la possibilité de m’accompagner aux obsèques? Certains sites / livres conseillent d’accéder à leur demande, en leur expliquant le déroulé de la journée, la peine de gens et la tristesse ambiante. Mais ne sait-on pas mieux qu’eux la quantité d’émotions qu’ils sont capables de gérer?

– Doit-on prononcer certains mots, comme cancer?  Nous avons opté pour une périphrase : “Grand Mamie avait une boule dans le dos qui n’aurait pas dû être là”. Nous ne voulions pas que le mot “cancer” soit associé automatiquement à “mort de Grand Mamie”. Mais est-ce les infantiliser?

– Est-ce sain de partager l’intégralité de ses émotions liées au deuil ou à l’acceptation d’une maladie d’un proche avec ses enfants? Je pars certes du principe que les enfants vont deviner que certaines choses ne vont pas même si on ne leur dis pas, et que de ne pas être mis au courant officiellement est anxiogène. Mais de ce point de vue, n’ai-je pas trop tendance à considérer que mes enfants sont des mini-adultes? Devrais-je les préserver davantage?

– Antoine nous a demandé ce qu’on faisait du corps des morts, et nous lui avons simplement répondu. Sans enjoliver, qu’ils étaient mis dans une boîte, et soit enterrés, soit brûlés. Je n’avais pas préparé cette question, et nous avons donc fait une réponse spontanée et sans fioritures… Mais n’est-ce pas trop brut?

– Nous avons mentionné que Grand-Papi était mort dans son sommeil, qu’il avait juste fermé les yeux pour ne plus se réveiller, alors que ses filles lui faisaient un câlin. Mais mes fils n’auront-ils pas peur que cela nous arrive?

Bref, j’ai déjà la sensation qu’être parents quand tout va bien (enfin quand tout est normal quoi, avec les joies, les petits chagrins, les caprices, les fous rires, la fatigue et les jeux), c’est souvent difficile et source de doutes. Mais sur ce sujet de la mort, j’avoue n’avoir aucune certitude… ni conseil. Vous connaissez mieux votre enfant que moi. Chaque parent doit peut-être juste trouver la formule avec laquelle il sera le plus à l’aise : pour ne pas se laisser envahir par la peine, pour ne pas faire de la mort ce néant angoissant et pour rassurer ses enfants sur le fait que papa et maman soit trèèèèès jeunes et ne vont pas mourir rapidement. Parce que cette promesse intenable là, qui tient peut-être un peu du mensonge, je suis prête à la faire tous les jours s’il le faut.

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